La courbe de l’oubli est sans doute le graphique le plus partagé de l’éducation. On la voit dans les manuels, les publicités d’applications, les diaporamas de rentrée, presque toujours avec un chiffre choc. Elle mérite mieux que cela. Voici ce qu’Hermann Ebbinghaus a réellement mesuré, ce que la recherche récente confirme, et ce que vous pouvez en tirer pour réviser. Pour le volet pratique, notre page sur la répétition espacée montre comment une application s’appuie sur cette courbe.
Qui était Ebbinghaus, et qu’a-t-il mesuré ?
Hermann Ebbinghaus était un psychologue allemand. En 1885, il publie Über das Gedächtnis (« Sur la mémoire »), traduit en anglais en 1913. Il y décrit une série d’expériences menées sur un seul sujet : lui-même.
Son matériel était volontairement pauvre : des syllabes sans signification, du type consonne, voyelle, consonne. L’idée était d’étudier la mémoire sans que le sens, les souvenirs ou les associations ne viennent fausser la mesure.
Sa méthode est plus subtile qu’on ne le croit. Ebbinghaus apprenait une liste jusqu’à pouvoir la réciter sans faute, attendait un certain temps, puis la réapprenait. Il mesurait ensuite le temps gagné au second apprentissage par rapport au premier. C’est ce qu’il appelle l’économie (savings en anglais). Si la première fois avait demandé 1 000 secondes et la seconde 600, l’économie était de 40 %.
Que montre la courbe ?
Ebbinghaus a testé des délais allant de vingt minutes à un mois. Ses propres conclusions (chapitre 7, § 29 de la traduction de 1913) se résument ainsi :
| Délai après l’apprentissage | Ce qu’Ebbinghaus observe |
|---|---|
| Une vingtaine de minutes | Il économise encore environ 58 % du temps initial |
| Une heure | Il doit refaire environ la moitié du travail |
| Environ 8 à 9 heures | Il doit refaire environ les deux tiers du travail |
| Un jour | L’économie tombe à 33,7 % |
| Six jours | Il reste un effet d’environ un quart |
| Un mois | Il reste un effet d’environ un cinquième |
La forme est frappante : la chute est brutale au début, puis ralentit. Entre un jour et un mois, la mémoire perd beaucoup moins qu’entre vingt minutes et une heure. C’est cette forme, plus que les chiffres eux-mêmes, qui a traversé les siècles.
La courbe tient-elle encore aujourd’hui ?
Oui. En 2015, Jaap Murre et Joeri Dros ont refait l’expérience à l’identique (Murre et Dros, 2015, PLOS ONE 10(7), e0120644). Un sujet unique, environ 70 heures d’apprentissage réparties sur 75 jours, 70 listes de syllabes, des délais de 20 minutes à 31 jours.
Les résultats sont très proches de ceux d’Ebbinghaus. Les auteurs relèvent un détail intéressant : la courbe n’est pas parfaitement lisse. Elle remonte légèrement à partir de 24 heures, comme si une nuit de sommeil consolidait une partie de ce qui avait été appris. Ils restent prudents sur la cause. La piste du sommeil est cohérente avec une large littérature, synthétisée notamment par Diekelmann et Born (2010), Nature Reviews Neuroscience 11(2), 114-126.
Autre précision, plus technique : la courbe ressemble davantage à une loi puissance qu’à une exponentielle. L’oubli ralentit avec le temps plus vite qu’une exponentielle ne le prévoit (Wixted et Carpenter, 2007, Psychological Science 18(2), 133-134). C’est ce modèle qu’utilisent aujourd’hui les algorithmes de révision les plus récents.
Oublie-t-on vraiment 70 % d’un cours en 24 heures ?
C’est le chiffre qu’on lit partout, parfois 50 %, parfois 80 %. Il ne résiste pas à la lecture de l’original, pour trois raisons.
- L’économie n’est pas la part retenue. Une économie de 33,7 % après un jour ne veut pas dire qu’il reste 33,7 % du contenu. Elle veut dire que réapprendre est allé un tiers plus vite. Beaucoup d’éléments peuvent être « retrouvables » sans être récitables d’emblée.
- Des syllabes sans signification ne sont pas un cours. Ebbinghaus les avait choisies pour neutraliser le sens. Un chapitre que vous comprenez s’appuie sur ce que vous savez déjà, et ses courbes ne permettent pas de chiffrer la vitesse à laquelle vous l’oublierez.
- Un seul sujet, un seul matériel. Les deux expériences portent chacune sur une personne. Elles décrivent une forme générale, pas une loi chiffrée valable pour tout le monde.
Ce qu’on peut affirmer sans trahir la recherche : sans révision, on perd beaucoup, et vite. La forme de la courbe est solide. Le pourcentage précis dépend du contenu, de la personne, et de la façon dont l’information a été apprise.
Comment ralentir l’oubli ?
Chaque fois que vous retrouvez une information au moment où elle commençait à s’effacer, la courbe suivante est plus plate : l’oubli prend plus de temps. On peut donc attendre plus longtemps avant la révision d’après.
Trois gestes en découlent :
- Réviser en plusieurs fois. Une révision le lendemain, une autre quelques jours plus tard, puis une semaine, puis un mois. C’est la répétition espacée, dont nous détaillons les preuves étude par étude.
- Se tester plutôt que relire. Retrouver une réponse de mémoire renforce bien davantage le souvenir que relire la page. C’est l’effet test, mesuré notamment par Roediger et Karpicke en 2006.
- Dormir. Réviser le soir puis dormir n’est pas une perte de temps : c’est une partie du travail de mémorisation.
À quoi ressemble un mois de révisions qui tient compte de la courbe ?
Prenons un chapitre d’histoire vu en cours un lundi. Voici un calendrier simple qui suit la logique de la courbe : des rappels rapprochés au début, quand l’oubli est le plus rapide, puis de plus en plus espacés.
| Moment | Ce que vous faites | Durée indicative |
|---|---|---|
| Lundi soir | Relire une fois pour comprendre, puis écrire de mémoire les idées principales | 20 minutes |
| Mardi | Répondre aux questions du chapitre sans regarder le cours | 10 minutes |
| Jeudi | Même exercice ; revoir ce qui a été raté mardi | 10 minutes |
| Lundi suivant | Questions mélangées avec d’autres chapitres | 10 minutes |
| Deux semaines plus tard | Questions, puis une page blanche sur tout le chapitre | 15 minutes |
| Un mois plus tard | Questions ratées seulement, et quelques questions sues pour vérifier | 5 à 10 minutes |
Le total dépasse à peine une heure, répartie sur un mois. Le même temps passé d’un bloc la veille du contrôle donnerait l’impression de mieux connaître le chapitre, et le laisserait s’effacer quelques jours plus tard. Les durées sont indicatives : un chapitre dense demande plus, un chapitre déjà maîtrisé moins. Ce qui compte, c’est que chaque passage vous oblige à retrouver l’information avant de la vérifier.
Ce calendrier est fixe, ce qui est sa limite : il traite de la même façon une date que vous retenez sans effort et une date qui vous échappe à chaque fois. C’est précisément ce qu’un algorithme corrige.
Comment une application utilise-t-elle la courbe de l’oubli ?
Les algorithmes de répétition espacée modélisent, pour chaque carte, une courbe de l’oubli qui vous est propre. Ils estiment la probabilité que vous vous souveniez de la réponse aujourd’hui, et vous la proposent quand cette probabilité passe sous un seuil.
Dans Mindlet, ce moteur s’appelle FSRS-6. Par défaut, il vise 90 % de chances de vous souvenir au moment de la révision. Il part de valeurs moyennes, puis ajuste chaque semaine ses réglages à partir de vos réponses : une carte que vous retrouvez sans peine reviendra de plus en plus rarement, une carte qui vous résiste reviendra plus tôt. Vous n’avez qu’à déposer votre cours pour obtenir des flashcards générées par l’IA ; la planification se fait ensuite toute seule.
Ebbinghaus a mesuré ce qui se passe quand on ne révise pas. Ses courbes indiquent aussi quand revenir sur un cours : tôt au début, puis de plus en plus rarement.
FAQ
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la courbe de l'oubli ?
C'est la courbe qui représente ce qui reste en mémoire en fonction du temps écoulé depuis l'apprentissage. Mesurée par Hermann Ebbinghaus en 1885, elle chute fortement dans les premières heures puis se stabilise. Elle a été reproduite en 2015 par Murre et Dros, dans la revue PLOS ONE, avec des résultats très proches.
Est-ce qu'on oublie 70 % d'un cours en 24 heures ?
Non, pas sous cette forme. Ce chiffre vient d'une lecture approximative d'Ebbinghaus, qui mesurait le temps gagné pour réapprendre des listes de syllabes sans signification, et non la part d'un cours retenue. Pour un contenu compris et relié à ce que l'on sait déjà, aucune étude ne fixe un pourcentage universel.
Comment lutter contre la courbe de l'oubli ?
En révisant plusieurs fois, à intervalles croissants, et en vous testant à chaque fois plutôt qu'en relisant. Chaque rappel réussi ralentit l'oubli suivant, ce qui permet d'allonger l'intervalle. C'est le principe de la répétition espacée, que des applications comme Mindlet planifient automatiquement.
Le sommeil joue-t-il un rôle dans l'oubli ?
Probablement. La réplication de 2015 observe un léger rebond de la mémoire à partir de 24 heures, que les auteurs rapprochent des travaux sur le sommeil sans pouvoir conclure. Une revue de Diekelmann et Born (2010, Nature Reviews Neuroscience) synthétise les preuves que le sommeil participe à la consolidation des souvenirs.